BC forest post fire

Morilles de feu et sueurs froides

Morilles de feu et sueurs froides

Échange autour d'un feu

Véritables trésors des sous-bois, les morilles comptent parmi les champignons sauvages les plus prisés des gastronomes. Elles se récoltent en abondance à l’ouest des Rocheuses dans les forêts de conifères ravagées par les flammes. À la fin du printemps suivant le feu, des cueilleurs affluent de partout pour y chercher la fortune. La disponibilité croissante des morilles cultivées dissipe un peu ce mirage, mais elle ne réduit en rien le plaisir de l'aventure et de la table autour de la morille sauvage.

Rendez-vous morille

Manning Parc

Cette année, l’Association mycologique nord-américaine (NAMA) a donné rendez-vous en Colombie-Britannique pour partager cette effervescence. Du 1er au 4 juin, au Manning Park Resort de la vallée de Similkameen, à proximité d’un important brasier, des bénévoles ont accueilli chaleureusement 130 excursionnistes enthousiastes. Accompagnée de Myriam, une amie particulièrement prévoyante, j’étais du nombre.

Le camp de base des épicuriens

Cake Fire Stump Morel

Plusieurs activités étaient au menu de ce rassemblement, comblant aussi bien les baroudeurs de tous les niveaux avec des randonnées que les casaniers avec des ateliers de cuisine. En soirée, le programme laissait place à des conférences menées par des spécialistes reconnus. Ce fut l'occasion, entre autres, pour Andy MacKinnon de dresser un portrait captivant des espèces mycologiques de la province.

Le séjour a été rythmé par de véritables performances gastronomiques. Les deux premiers soirs, l’équipe de la cheffe Julie Schreiber nous a éblouies. Elle a d'abord proposé des crevettes et morilles farcies au crabe grillées au barbecue, suivies d'une lasagne aux joues de bison braisées. Le lendemain, elle enchaînait avec des rillettes de lapin, un pâté de maïtake (pour la recette), une confiture de trompettes de la mort et un saumon en papillote, pour clore le tout avec une œuvre d’art : des gâteaux en forme de troncs d’arbres brûlés au pied desquels étaient posées des morilles et des pézizes en bonbons.

Le dernier soir, le chef Paul Moran (gagnant de Top Chef Canada 2019) a pris le relais. Au menu : pain au levain et son beurre aux algues et à l'ail des bois, suivis d'un thon sauvage cru, puis d'un poulet au vin jaune et aux morilles d'une finesse remarquable. En dessert, son mémorable tiramisu mettait en valeur la poudre de Lactarius rubidus, le lactaire érable de l’Ouest, plus acidulé que notre Lactarius helvus québécois.

Autour de la table, les échanges étaient animés entre mycologues venus des quatre coins du continent. Les discussions oscillaient avec entrain entre les prévisions de cueillette, les douanes, le hockey, les tarifs des champignons et la géopolitique.

Un avant-goût de cendres

En vue des excursions de cueillette, j’avais téléchargé sur mon téléphone la très utile application Gaia ainsi que les cartes du secteur, de manière à enregistrer notre parcours et visualiser l'emplacement, le type de forêt et l'âge des incendies.
Le premier jour, au sein d’un groupe de sept randonneurs, j’ai pris la direction d’un brûlis non loin. Nous avions avec nous le nécessaire : lunch, eau potable, sifflet, talkies-walkies, GPS, boussole et batteries de rechange pour tous nos appareils électroniques, trousse de premiers soins, poivre de Cayenne, clochettes à ours, paniers et nos canifs à champignons.


Sur des pentes escarpées et accidentées, au pied d'arbres immenses complètement carbonisés, ce qui s’apparentait macroscopiquement à des Morchella sextelata — brunes au pied couleur crème — formait des bouquets, côtoyant de probables Morchella tomentosa, noires et légèrement veloutées avec leur double paroi caractéristique. Dans l'univers complexe des morilles de feu, nous savons toutefois que seul le séquençage d'ADN pourrait véritablement confirmer ces identités.

Morchella

Notre septuor a cueilli une modeste dizaine de kilogrammes : la croissance semblait avoir été retardée par la température froide des semaines précédentes. Les morilles de feu sont capricieuses : température du sol de 18 °C, couvert de neige hivernale important, nuits fraîches sans gel, journées chaudes sans dépasser 30 °C, pluie régulière…

Retour en terrain brûlé: trois coups en cas de détresse

Le lendemain, aux côtés des guides officiels de la NAMA, je me suis jointe à une vingtaine de randonneurs sur des terres de la Couronne, en direction de plantations de pins et d’épinettes brûlées l’année précédente. Par endroits, là où le bois avait déjà été ramassé, le sol, endommagé par les compagnies forestières, limitait la croissance des champignons aux lisières de la forêt. De plus, des cueilleurs commerciaux venus principalement du Québec y avaient déjà été aperçus, rendant la quête de la ressource encore plus compétitive.

Chacun portait une veste orange, avait son sifflet, devait être accompagné d’un partenaire. La communication : un coup de sifflet pour se rassembler, trois coups en cas de détresse.

Les arbres, plantés en rangées quelques années plus tôt, étaient encore sur pied, ce qui facilitait la marche. Je savais désormais que les morilles se concentraient sous les arbres encore couverts d’aiguilles. Et cela s'est confirmé : elles étaient partout — sauf à flanc de montagne sur les sols secs —, même là où la concurrence nous avait précédés.

En après-midi, l’orage s’est mis à gronder et de retour vers les véhicules, l’absence d’une guide a été remarquée. Les batteries de son émetteur étant à plat, il était difficile de la localiser. Elle a été finalement retrouvée au creux d’un ravin : elle avait trébuché sur une roche et s’était fracturé un genou. Elle était incapable de se lever. En milieu isolé et sans aucun réseau cellulaire, la solidarité des bénévoles s'est immédiatement activée. Pendant qu’une équipe stabilisait sa jambe avec une attelle de fortune faite de bâtons de marche, deux téléphones ont réussi à capter un signal d’urgence par satellite pour joindre le 911. Grâce aux coordonnées GPS transmises, les secours professionnels ont pu être déclenchés et la guide a été évacuée avec succès vers l’hôpital le plus proche.

Que d’émotions et de plaisirs !

Table with morels

Le 4 juin, nous reprenions la route. Grâce à la prévoyance de Myriam qui avait apporté un déshydrateur dans sa valise, je rentrais à Montréal avec 500 grammes de morilles parfaitement séchées, un peu de cendre sur les souliers, des leçons de sécurité, des rencontres fabuleuses et une histoire « mycobolante » à raconter.

Des produits